On ne rencontre pas Boris Vian au péril de sa vie psychique. Il ne surgit pas du tombeau, pardon d’un cabaret ruiné, pour nous asséner des coups bas. Ce polytechnicien protéiforme n’a-t-il pas pour lointains ancêtres les satiristes médiévaux, les producteurs de fatrasies décapantes? Finalement n’a-t-il pas exploré nos genres littéraires (livrets d’opéras à forte densité onirique compris) pour empêcher le signifiant d’affadir tout le signifié?
Si l’absurde et si l’insolite le hantaient, au point d’indigner son premier public, les fantaisies sémantiques lui étaient absolument étrangères. Souvenons-nous qu’il préférait le Charles Cros prisé par René Char et le Jarry grinçant du «Père Ubu» aux Rimbaud-Mallarmé que nous triturons trop souvent pour ne rien dire.
Trêve de polémique. Félicitons plutôt Michel Noirret pour son intervention du 10 mars à la Tribune de la MIPAH. Notre présentateur a plaidé brillamment, systématiquement et plaisamment la cause de notre poète. Son analyse entrecoupée de documents sonores pouvait tétaniser le moindre indifférent. Tous les exemples relevés prouvaient que Vian s’opposait à «l’hénaurmité» gratuite. Pour lui, l’Histoire avait toujours son contexte noir à exprimer. Le procès des aberrations totalitaires, des génocides et autres ethnocides, des absurdités sociétales, des assauts contre le Vivant qu’un Boris refusant d’être Godounov avait instruit fut vraiment éclairé pour l’assistance.
Ici, permettez-moi d’ajouter une confidence. En écoutant, grâce à Michel Noirret, une illustre chanson chère à Mouloudji et à Serge Reggiani, j’ai retrouvé les «déserteurs» du carnage algérien dont j’étais un «passeur» près de Maubeuge. Cette chanson, nous l’entonnions parfois autour d’un feu de camp. Plus tard, quand vint pour moi le temps de l’Objection, je la repris dans une cellule à Forest…
En exprimant au conférencier ma gratitude, je citerai enfin celui qui respectait les pacifiques et faisait volontiers la pige au grand Ronsard: Je voudrais pas mourir/ Sans qu’on ait inventé/ Les roses éternelles.
Jacques Demaude










