J’ai eu beaucoup de bonheur de rencontrer deux classes de Mme Nathalie De Clerck, professeure de français à l’Institut des Sœurs de Notre-Dame (Anderlecht), ce vendredi 19 novembre 2011, sur le thème de la poésie.
Les deux classes avaient reçu un petit dossier (voir ci-dessous) comprenant une petite lettre de présentation et quelques textes édités ou inédits, ainsi qu’une brève biographie.
Les deux groupes étaient de nature et de composition différentes.
La première classe (22 élèves de 5è générale) se montrait accueillante à ma personne, mais plutôt hostile à ces textes étranges pour eux. Sans éluder le mystère des poèmes, je me suis efforcé de montrer leur cohérence rythmique et métaphorique. Le groupe était attentif. Je voyais l’étonnement des élèves, mais, peu à peu, les visages fermés s’ouvraient, et j’appellerais de mes vœux que cette rencontre un peu trop brève mais assez intense soit suivie d’un atelier d’écriture poétique. J’en ferai la suggestion à Mme De Clerck.
Le deuxième groupe (huit jeune filles de 5è « Socio éducative ») était moins frondeur, tout aussi décontenancé, mais plus « affectif » que le premier.
J’ai « raconté » comment la poésie était venue à moi. Nous avons aussi travaillé sur les représentations que ces jeunes filles se faisaient du « poète ». La séance était ardente : les questions fusaient, de plus en plus profondes, et nous avons même prolongé la rencontre d’une demi-heure, tant était palpable le bonheur de se parler, ce groupe et moi…
Les deux classes auront, je pense, entendu que la poésie avait à voir avec la révolte contre l’ordre établi. Comme cette école met en valeur une campagne d’Amnesty International contre la peine de mort (de nombreuses affiches ornent les couloirs), j’ai également signalé à Mme De Clerck l’existence du Podium poétique organisé par la MIPAH le 10 décembre.
J’ai été heureux et gratifié par ces séances. En posant leurs questions simples et sans détour, les adolescents m’aident aussi à replonger dans le mystère du poème, et dans cette conviction que rien ne vaut d’être vécu si on s’imagine détenir la maitrise absolue du langage, des signes et du sens.
Lucien Noullez
Bonjour à tous !
Je suis très heureux de vous rencontrer bientôt à l’ISND ! Je connais un peu votre école et je vous remercie de lire mes poèmes.
Je vous propose donc d’entrer en poésie. Ce n’est facile pour personne, même pas pour moi. La poésie, ce ne sont pas des idées, ce sont des mots qui se rencontrent et qui suscitent en nous l’étonnement. La poésie est faite pour nous rappeler que les pensées, les idées, les concepts et les directives de toutes sortes ne suffisent pas pour vivre.
Il faut aussi de l’émerveillement, de l’inconnu, du nouveau, du silence.
Je vous en prie, n’essayez pas de « tout comprendre », mais acceptez, ici ou là, de vous laisser rejoindre par la beauté d’un mot, d’un rythme, d’une image…
Pour vous ouvrir à ce qui suit, voici quelques indications…
"Le vœu de cécité" est un poème en quatorze fragments. Il évoque la mort de mon père (Raymond Noullez 1922-2000). C’est bien mon papa qui m’a vu le premier, quand j’étais encore un bébé aveugle…. Et c’est moi qui l’ai vu quand il ne voyait plus.
Les poèmes qui suivent sont comme des petites photos prises le plus souvent en ville.
Les derniers poèmes ne sont pas encore publiés. Je construis le livre peu à peu et si ça se présente, je vous dirai « comment ça se passe ».
J’ai hâte de vous rencontrer.
Lucien Noullez
Le vœu de cécité
pour Françoise
1.
Avec la neige qui descend de la musique
on le dirait encore en vie.
Son regard tremble dans les arbres
et ses paupières
dans le ciel
caressent des nuages féminins.
2.
Vous pouvez lui parler.
Son dernier coup de cœur
n’a pas frappé la chambre
et les chaos de sa poitrine,
un peu plus loin,
sont rassemblés comme des hirondelles
sur un fil.
3.
La nuit pénètre son sommeil.
Ses bagages piétinent
et les draps
ont plié la lune.
De grands éclats de rire
aimeraient le toucher,
qui traversent les vêtements
trop larges dans l’armoire.
4.
Ce n’est pas l’embrayage du chagrin,
ce blanc qui s’accroupit dans le visage
et ce n’est pas le temps
qui revient à grandes pelletées
mais un instant sans nom,
l’horloge sans horloge.
5.
Vous avez beau
arrondir le cœur comme un œil,
l’attente quelquefois est un bandeau.
Et l’ombre ?
Elle oublie tout,
même l’amour
et l’autre joie qui déchire le temps.
6.
Il souffle dans un monde étrange.
Les machines lui font autour une couronne
mais les mots balbutiés
retombent et vous ne priez plus,
vous avez perdu les aiguilles,
le fil à coudre, les syllabes.
7.
Et si vous le touchez
il est encore un peu plus loin.
Posez votre main rouge
sur la peau de ce ventre blanc
où déjà semble remuer
la terre houleuse.
8.
Vous avalez
ce qu’on lui plante dans les bras.
Ses veines sont
les cordes du bateau
et sans un bruit
toutes les voiles se défont.
Vous demeurez sur le pont délabré
de votre enfance en murmurant « papa »
dans des clapotis noirs.
9.
Puis plonge son visage dans l’écume.
Les grandes cliniques de l’air
descendent à lui.
Descendent
les villages aux noms wallons :
Gochenée, Soulme, Romedenne
et descend
la rosée du souvenir
dans la Meuse toujours bercée.
10.
Lucien, tes yeux sont de petit commerce.
Peut-être, et cependant il est étrange de
s’asseoir jour après jour
dans une chambre poudrée par la mort.
Un voile de soupçon recouvre tout.
Lucien, tes yeux sont trop petits. 1
11.
Le marcheur arrêté secoue ses vêtements.
Il en tombe des bibelots aux ailes de nacre.
Les vieilles liturgies
accompagnent la mer,
cette cousine
qui lançait
sa langue immense
vers le pain de la plage.
12.
Vous demandez une ile.
On vous regarde.
Des chauve-souris battent sous les tabliers.
Une infirmière lente
aux mains de papillon
vous apporte en pleurant
l’éponge et le vinaigre.
13.
Et puis le jour s’est déposé,
qui vient frapper les angles.
Car son visage est tout à coup
plus net.
On le dirait
couvert de buches mortes,
on dirait
qu’il porte des pierres dans ses joues
ou que le vent s’est rassemblé.
Même les mains sont bègues.
14.
L’eau simple remontée
comme une couverture
et les ardoises sur ses mains
enfoncent des secrets
dans ce marbre de peau.
Alors on ferme ce regard,
jadis penché sur vous,
quand vous étiez l’aveugle
au bord du nom
hurlant de faim.
(...)









