Q: Kathleen Raine, vous avez dit dans une interview récente que le poète doit assumer son temps…
KR: Oh, oui, on ne peut pas se contenter de vivre dans une chaumière et écrire des poèmes; il faut en quelque sorte absorber et traverser. David [Gascoyne] est le poète qui a fait cela suprêmement et qui a souffert toutes les souffrances et tous les maux de son temps. Il les a absorbés et transmutés dans sa poésie, et c’est pourquoi il est à mes yeux un grand poète. Il a participé à l’expérience de son temps et du monde, qu il a compris bien mieux que ne l’ont fait Auden et Spender, qui ont eu une attitude politique remarquable etc. mais qui ne possédaient pas d’Imagination. David a fait l’expérience de la Réalité elle-même et a souffert profondément en lui-même et intellectuellement - il est une figure rédemptrice et prophétique – oui, c’est ça, il est une figure christique.
Q: Pensez-vous comme le dit Pound, que la fonction du poète est de cosmiciser le monde, «to make cosmos»?
KR: Oui, de l’ordre dans le chaos… Mais il ne sert à rien de chercher à imposer un cosmos préexistant - il vous faut faire l’épreuve du chaos et le transformer en cosmos à la manière dont un gland se transforme de lui-même en chêne – au lieu de surimposer un ensemble de règles – penser par exemple que si nous avions les socialistes ou les démocrates ou qui que ce soit au pouvoir, le monde se porterait mieux. La poésie impose l’ordre de la conscience récréée, par le don transfigurant de l’Imagination. En Angleterre la tradition romantique est la tradition de l’Imagination qui est au cœur de la poésie, revivifiée par la Renaissance irlandaise (avec Yeats) et la Renaissance galloise avec Vernon Watkins, Dylan Thomas, et peut-être David Jones, et en Ecosse Edwin Muir …la «frange celtique» y compris la Cornouaille.
Michèle Duclos
Le Journal des Poètes, N°2 / 2008










