L’homme-livre
A la mémoire d’André Gascht
Comment parler de toi, à présent, André ? Ta mort laisse un vide dans ma vie, car j’ai l’impression de t’avoir toujours connu. Alors que je n’étais encore qu’un petit enfant, tu étais déjà aux yeux de mes parents une présence familière. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans les années cinquante, sur
Nous avons appris ensuite à mieux nous connaître. J’ai découvert que tu étais un curieux mélange d’enthousiasme et de doute, d’idéalisme juvénile et de scepticisme désabusé. Quand tu n’étais pas emporté par tes élans élégiaques, tu pouvais devenir féroce : la colombe se changeait soudain en loup à la dent dure… En fait, tu as toujours mieux compris les livres que les hommes. Tu étais un homme-livre, prodigieusement cultivé, un lecteur extraordinaire, boulimique, insatiable. Ta bibliothèque aussi précieuse qu’immense, aussi subtile que dévorante t’accompagna à travers vents et marées dans tous tes déménagements, plus fidèle qu’une femme et plus envahissante… Oh, les livres, les chers livres tenaces qui t’ont emporté loin des tracas de la vie quotidienne, et jusqu’ au-delà de toi-même ! Il y a les livres qui hurlent et les livres qui vous parlent à l’oreille. Toi, tu n’aimais que les livres à la voix claire, mesurée, mélodieuse. Tu étais constamment à l’écoute de leur musique insistante, au point que tu en oublias finalement d’écrire.
« Tu sais, moi, je n’écris plus, murmurais-tu dans un soupir. De toute façon, si j’écrivais, ce serait pour dire des choses insignifiantes. » Tu avais tort ; je te le disais. Tu as écrit quelques fort beaux recueils de poèmes. Tu as vécu en poète et en chercheur. Ton existence entière fut consacrée aux découvertes littéraires, aux conquêtes de l’esprit, à d’autres soins que ceux des calculs d’intérêt et de la vanité. Ton long parcours demeura imprégné d’une foi candide en la vie artistique, cette candeur qui, par contraste avec l’opportunisme de certains de tes contemporains, devenait une singularité, une sorte de courage…
A force de lire, as-tu parfois renoncé à vivre ? Tu l’affirmes dans un poème :
Le ciel tourne et pâlit comme font les semaines.
Passe le temps de vivre et le temps d’être heureux.
(…)
Je regarde le monde obéir à ses lois.
La fête se poursuit dans l’ombre et me refuse.
Si vous ne pouvez rien pour me sauver de moi,
Quel sera le remède aux maux dont je m’accuse ? (1)
Tu as été la première victime de ton intransigeance et de ta sévérité critique. Peut-on sauver quelqu’un de lui-même ?
Tu as intitulé ton recueil Le Royaume de Danemark et tu étais une sorte d’Hamlet égaré au sein de la comédie humaine, mais en contrepartie de cette indifférence que tu mettais au jeu social, tes sentiments étaient authentiques. Je me souviendrai, oui, de ton amitié.
Anne Richter
(1) Le Royaume de Danemark, éditions De Rache, Bruxelles, 1966.










