Abdellatif Laâbi: Ecris la vie. Editions de la Différence, Paris, 2006.
Abdellatif Laâbi n’est pas un poète comme les autres. Ou, plutôt, il est un poète comme beaucoup d’autres devraient l’être.
On ne reviendra pas, ici, pour le moment, sur le « poète en prison», formule qui, à juste titre, l’agace. Laâbi ne veut en rien ressembler à ce que l’on nomme aujourd’hui une «icône», image de l’intellectuel emprisonné. Laâbi est un homme qui a souffert. A trente ans, alors qu’il était au cœur d’une famille aimante et aimée, il a vu les portes de la prison se refermer sur lui. L’auteur du «Discours sur la colline arabe» n’imaginait sans doute pas alors qu’il passerait neuf ans dans les geôles d’Hassan II, monarque absolu de droit divin. Puis qu’il viendrait retrouver, à Paris, la Vie, cette vie bienheureuse et maternelle. Il ignorait sans doute aussi que l’âge lui apporterait cette sérénité souriante, sans lui enlever cette sensualité qui le pousse à déguster le quotidien, avec un sens tranquille de la dérision souriante. Mais la révolte et l’indignation, fleuves souterrains et grondeurs, sont toujours là et pour longtemps.
Aux yeux de nos Modernes, Laâbi a un grave défaut: sa poésie est non seulement compréhensible, mais parlante. En réalité, ils ne perçoivent ou ne veulent percevoir qu’elle possède une substance, ne succombant jamais à cette sécheresse anorexique post-mallarméenne. Poète du quotidien si l’on veut, mais un quotidien magnifié par le regard d’un promeneur sensible à sa magie et qui, tel les personnages d’Ionesco, ne cesse de se demander «Mais qu’est-ce donc que tout cela?»,.Mais là où Ionesco, en bon Roumain, se navre face au sens tragique de la finitude, Laâbi, qui n’est pas dupe de la fuite du temps, -et qui d’ailleurs n’est dupe de rien-, en homme du Sud, en poète solaire, voit dans la vie le grand bonheur d’ajouter un jour au jour, de connaître et d’approcher encore et toujours l’émerveillement de l’amour, le plaisir des conversations amicales, le miel d’une fraternité qu’il partage «dans sa tente de nomade» comme il aime le dire. Vertu d’enfance et d’éternelle jeunesse, même si on sait bien que le jour est provisoire et qui, pour citer un de ses titres récents, oblige à user «des ruses de vivant».
Jean-Luc Wauthier
Le Journal des Poètes, N°4 / 2006









