Rougerie. Plus de cinquante ans d’édition. Beaucoup a été dit et écrit déjà sur la main du typographe, sur le catalogue prestigieux (de P.A. Birot à J. Bousquet en passant par l’incontournable Saint-Pol-Roux). Hôte des Rougerie à Mortemart, j’ai pensé que cette situation même appelait un autre angle de vue: celui des relations de René et Olivier Rougerie avec les poètes qu’ils publient. Projet stimulé par de belles coïncidences, puisque trois autres poètes ont été les invités de la rue de l’Echauguette en ce mois de juillet 2006.
Question tout d’abord à René: cela a-t-il été d’emblée évident pour toi, cette volonté de relation directe avec les poètes que tu publies?
René: Oui, c’est essentiel pour moi de rencontrer les auteurs. Bien souvent, la rencontre oriente les jugements, révèle l’authenticité du poète, au sens où ce qu’il écrit n’est pas simple exploitation d’un courant, mais correspond à quelque chose de lui. Tout cela sans tomber dans le piège affectif, mais c’est bien ce côté humain qui est essentiel.
On peut se tromper bien sûr, être amené à «abandonner» des gens en cours de route… L’erreur est possible dans les deux sens d’ailleurs: être aveuglé par la sympathie ou, au contraire, passer à côté d’une voix parce que le contact avec le poète a été difficile…
Il ne s’agit pas de construire un mythe: je suppose que vous avez eu avec les auteurs des relations de durée et d’intensité variables… et que la fidélité amicale n’entraîne pas l’exclusivité en matière d’édition?
R: Bien sûr, il y a liberté réciproque, pas de contrat d’exclusivité. Mais il y a un intérêt commun, vu la difficulté de vendre de la poésie, vu le public restreint, à associer un éditeur et un poète. Cela ne signifie pas que l’on publie toute la poésie de quelqu’un et l’on comprend que, ne fût-ce que pour des raisons d’amitié qui peuvent être valables évidemment avec d’autres que nous, un poète puisse publier ailleurs. Mais nous avons fait l’expérience d’auteurs que nous avons accepté d’éditer une fois et que nous ne sommes pas parvenus à bien diffuser, parce que leur nom était habituellement associé à une autre maison.
Et puis, parfois, pour un second manuscrit et, cette fois, malgré l’amitié, la relation d’édition s’arrête. Bien sûr, ça peut être très délicat… Une écriture peut être forte pendant un temps, liée à une expérience très intense, puis les choses s’interrompent. La relation amicale peut se maintenir et nous ne regrettons rien.
Olivier: je constate, lors des tournées, que les libraires attendent les nouveaux titres des auteurs que je leur présente habituellement. En ce sens, la notion d’auteur-maison est favorable et je confirme que nous diffusons souvent mieux ces livres-là que ceux d’auteurs peut-être plus renommés qui nous rejoignent pour un seul titre.
Entretien réalisé par Marc Dugardin
Le Journal des Poètes, N°3 / 2006.










