LA VIE RECLUSE EN POESIE ?
Parmi les poètes récemment disparus et qui tous nous sont chers et proches, il est une figure emblématique qui devrait nous faire réfléchir sur le rôle crucial de la poésie: celle de Mahmoud Darwich, effigie de la liberté et de la désaliénation, condamné à écrire et à vivre dans une des parties du monde où les plaies de la guerre demeurent les plus vives et les plus tenaces.
Avec cynisme, on pourrait affirmer que la parole poétique trouve généralement sa plus grande force lorsqu’un peuple tout entier est opprimé et que le poète, à haute voix, dénonce, par son œuvre toute entière cette oppression, quand, de toutes ses forces créatrices, il refuse la violence du faux ordre établi. Les Laâbi, Ritsos, Darwich, Haulot, Césaire, Neruda, Metellus et tant d’autres se sont un jour dressés, à la tête des opprimés, porte-parole de la liberté opprimée.
Comment, dès lors, concilier cet engagement pour la cause de l’Homme et cette vie recluse en poésie, cultivée par Mallarmé et définie par Patrice de la Tour du Pin? Périlleux équilibre, qu’il faut à tout instant maintenir, entre une parole forte, adossée aux convulsions du monde, adressée à tous et les recherches expressives et formelles raffinées qu’à la suite d’un Rilke et d’un Reverdy, exige la poésie contemporaine. Il est arrivé aux meilleurs – Aragon et même Eluard- de verser dans la caricature politico-poétique. D’autres se sont réfugiés dans une parole savante, mais frileuse. A ce point de vue, la soi-disant avant-garde de notre Europe occidentale montre très bien ses limites quand on la compare aux cris poussés par des poètes nés «du mauvais côté», les latinos, les poètes de l’Est, les Africains, les Asiatiques, les poètes du Maghreb, tous ceux qu’Anise Koltz rattache judicieusement à «la poésie du ventre» par opposition à la poésie cérébrale, tous ceux qui retrouvent le grand souffle d’un René Char emporté par la Résistance, des Beats injuriant l’American way of life, les invectives d’un Rimbaud étouffé par la médiocrité franchouillardo-patriotarde.
Prenons donc le chemin médian: sans la réflexion intérieure, la solitude méditative que connaissent autant le moine que le poète (car la poésie, qu’est-ce d’autre qu’une entrée au couvent?), la réflexion métaphysique sera privée de sa substance même; mais sans la révolte et le cri lancé à tous et pour tous, cette substance restera sans saveur et sans but.
Vie recluse, vie ouverte, sœurs jumelles et complémentaires escortent le poète sur le chemin étroit et escarpé qu’ éternel Sisyphe, il est voué à gravir.
Jean-Luc Wauthier.
Le Journal des Poètes, N°3 / 2008










